Les élus fédéraux préoccupés par les menaces, les insultes et la chasse aux clics

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« Brûle en enfer, salope. » « Je prie pour que tu meures dans d’atroces souffrances, et ta famille aussi. » « Va te faire foutre, grosse conne sans colonne. »

Ce ne sont que quelques extraits de messages envoyés à la députée fédérale Pam Damoff depuis l’automne dernier. L’élue libérale de Oakville-Nord—Burlington confie en avoir vu des vertes et des pas mûres depuis son élection en 2015, mais aujourd’hui, le climat à Ottawa est devenu trop « toxique » pour qu’elle envisage de poursuivre sa carrière politique.

Rencontrée dans son bureau à quelques pas du Parlement, la députée ontarienne confie qu’il a fallu créer un dossier spécifique dans sa boîte de courriels pour trier la masse de messages haineux qu’elle reçoit chaque semaine.

Le Devoir a pu prendre connaissance de 30 courriels, de divers messages sur les réseaux sociaux, ainsi que de 2 messages laissés sur la boîte vocale de la députée. Dans l’un d’eux, un homme la menace de s’en prendre à elle (« I’m coming after you guys »). Et ce n’est qu’une « petite partie » de tous les messages existants, affirme son équipe.

« Je suis une cible depuis des années parce que je suis active dans les dossiers sur les armes à feu. Mais ça a empiré depuis que le lobby des armes est capable de [mobiliser] sa base sur les réseaux sociaux », témoigne-t-elle en anglais.

Pam Damoff a déjà annoncé au début du mois qu’elle ne briguera pas un nouveau mandat aux prochaines élections fédérales. Sa décision survient dans un contexte de préoccupations croissantes sur la sécurité des élus à Ottawa.

Contrairement aux ministres à Québec, les ministres fédéraux ne sont pas accompagnés de garde du corps, à quelques exceptions près. Les députés fédéraux doivent eux-mêmes couvrir les frais pour obtenir des services de sécurité — ce que Mme Damoff a dû faire, à deux reprises.

Elle ajoute d’ailleurs que les menaces et les comportements agressifs ne visent pas que les ministres libéraux, généralement plus connus du public. « Des collègues sont venus me voir depuis [mon annonce] pour me raconter leurs histoires. Ils me disent qu’ils regardent par-dessus leur épaule lorsqu’ils prennent l’autobus, qu’ils s’assoient près de la sortie de secours, au cas où », lâche-t-elle, visiblement déconcertée.

Preuve du climat alarmant, la Gendarmerie royale du Canada reconnaît être préoccupée par l’augmentation des invectives dirigées contre les politiciens. Son commissaire, Mike Duheme, conseillait récemment au gouvernement fédéral de renforcer la loi pour permettre à la police de porter plus facilement des accusations contre les gens qui menacent les élus.

« Fermez et verrouillez toutes les portes »

En entrevue avec Le Devoir, le député néodémocrate Charlie Angus l’affirme sans équivoque : le climat actuel à Ottawa est le pire qu’il ait connu depuis son arrivée au Parlement en 2004. « Jamais, en 20 ans, je n’avais reçu de menaces », témoigne-t-il. « Maintenant, nous en avons une longue liste. Je m’en vais prochainement en cour à la suite de menaces de mort. »

M. Angus n’hésite pas à pointer du doigt les conservateurs et leur chef actuel, Pierre Poilievre, comme coupables du climat actuel.

Le député néodémocrate donne l’exemple d’un récent courriel du Bureau du sergent d’armes envoyé le 3 mai dernier aux 338 députés fédéraux. Le message mettait en garde les élus contre des manifestations contre la taxe carbone ayant lieu « de manière coordonnée aux bureaux de circonscription des députés dans tout le pays ». Les députés étaient invités à déclencher leur « avertisseur de contrainte mobile » pour alerter les services de police locaux s’ils craignaient pour leur sécurité, ainsi qu’à fermer et verrouiller toutes les portes extérieures en cas de manifestation.

Le sergent d’armes du Parlement n’a pas souhaité donner plus de détails au Devoir sur les raisons motivant l’envoi de ce courriel, affirmant qu’il ne commente pas les questions de sécurité.

Le Parti conservateur du Canada n’a pas voulu accorder d’entrevue à ce sujet. « Les Canadiens ont le droit d’exprimer leurs opinions dans la sphère publique et auprès des élus. Toutefois, cela n’autorise personne à menacer, intimider ou harceler les députés, leur personnel, leur famille ou leurs voisins », a affirmé le député conservateur Pierre Paul-Hus dans une déclaration écrite.

Décourager la relève

Le député Charlie Angus a lui aussi annoncé qu’il ne se présentera pas aux prochaines élections. S’il affirme que le climat politique actuel n’est pas en cause, il a certainement « enlevé la joie de ce qui était autrefois une grande aventure dans la fonction publique ». « J’ai toujours aimé les gens et aller à leur rencontre en public. Je leur disais où j’allais, dans quel café venir me voir… Maintenant, je ne fais plus ça », confie-t-il.

Pour sa part, Pam Damoff ne regrette pas de tourner le dos à la politique, même si elle considère que c’était « le meilleur job » qu’elle ait eu. Elle craint toutefois de ne pas être la dernière à prendre une telle décision en raison des menaces grandissantes.

Au Bloc québécois, la députée Kristina Michaud avoue aussi craindre un phénomène semblable au mouvement qui s’est amorcé sur la scène municipale au Québec. Depuis 2021, près d’un élu sur dix a démissionné. « Que ce soit sur la scène fédérale ou québécoise, les gens disent que ce n’est plus ce que c’était. […] Je crains que des gens de ma génération décident de ne pas aller en politique parce que c’est trop difficile de faire face à tout ça », témoigne-t-elle en entrevue au Devoir.

Mme Michaud atteste ne jamais avoir reçu de menaces depuis son élection en 2019, mais elle n’a pas réussi à échapper à son « lot de commentaires négatifs ». « Je me considère assez chanceuse. J’espère que ça ne changera pas, mais on n’est jamais à l’abri. J’ai des dizaines, voire des centaines de collègues qui ont reçu des menaces qui sont inquiétantes », déplore-t-elle.

La viralité avant le débat

En plus des menaces croissantes envers les élus, les trois députés rencontrés par Le Devoir observent une dégradation du ton entre parlementaires, souvent motivée par la quête de viralité sur les réseaux sociaux.

La députée libérale Pam Damoff donne l’exemple du Comité permanent de l’accès à l’information, de la protection des renseignements personnels et de l’éthique, où elle siège. « Quand les gens parlent, ils ne regardent plus les témoins, ils regardent la caméra. C’est devenu un monologue pour obtenir un clip pour ensuite le partager sur les réseaux sociaux et stimuler l’engagement. Ça a vraiment changé la façon dont nous interagissons les uns avec les autres », observe-t-elle.

Les interactions n’étaient pas les mêmes sous les derniers chefs conservateurs, pas même l’ancien premier ministre Stephen Harper, croit le néodémocrate Charlie Angus. « M. Harper et M. [Thomas] Mulcair, c’étaient vraiment des confrontations intenses à la Chambre. Mais ils n’ont jamais atteint le niveau de méchanceté personnelle. »

Le mois dernier, le chef conservateur a été expulsé de la Chambre des communes après avoir traité le premier ministre, Justin Trudeau, de « cinglé » (« wacko ») et avoir refusé de retirer ses propos à quatre reprises.

Le phénomène de clips viraux est intimement relié à la grogne de la population contre les élus, rappelle pour sa part la bloquiste Kristina Michaud. « Quand on va à la rencontre de nos citoyens, ce qu’ils ont vu de nous pendant la semaine, c’est le clip de quelques secondes à la télé où ça ressemble pratiquement à un cirque. Après ça, c’est difficile d’avoir le respect de la population », souligne-t-elle.

Le commissaire de la GRC, Mike Duheme, rapportait récemment que le harcèlement envers les élus ne mène pas au dépôt d’une accusation de menaces en vertu du Code criminel.

Le député néodémocrate Charlie Angus explique pour sa part que de nombreux députés ne veulent pas s’exprimer sur les menaces qu’ils reçoivent pour éviter d’attirer davantage d’attention. « Moi, j’ai décidé de parler, parce que quelqu’un doit dire quelque chose. Je crois que nous sommes rendus à un point où quelqu’un va être blessé. »

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