
C’est un maillot d’entraînement noir de l’équipe algérienne de football sur le dos et un keffieh sur les épaules que l’homme politique et personnalité des réseaux sociaux Ismaël Boudjekada est venu se défendre, jeudi 6 juin devant le tribunal de Nanterre, des accusations d’apologie du terrorisme portées contre lui.
Seul face aux cinq avocats des trois associations parties civiles – l’Organisation juive européenne (OJE), Avocats sans frontières et le Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme (BNVCA) –, l’élu municipal de la ville de Grand-Charmont, dans le Doubs, était poursuivi pour des messages postés deux jours après l’attaque du Hamas contre Israël du 7 octobre.
Sur les réseaux sociaux X et TikTok, où il est particulièrement prolixe, Ismaël Boudjekada a publié de nombreuses vidéos et messages qui, selon la police, montrent un « soutien indéfectible aux Palestiniens », a rappelé en introduction le président de séance, Hugo Georges.
Mais parmi tous ces contenus, l’accusation vise en particulier une phrase, prononcée dans une vidéo publiée sur TikTok et postée sur X : « Vous l’avez suivi sur les réseaux sociaux, sur les chaînes d’information, le Hamas, organisation de résistants palestiniens, a mené une opération d’ampleur contre les colons israéliens. »
Une phrase qui a valu à son auteur vingt-quatre heures de garde à vue et une convocation au tribunal pour apologie du terrorisme « aggravée par le fait qu’elle a été commise par un moyen de communication publique en ligne », a détaillé le président.
Une première audience devait se tenir dès le 2 mai, mais l’affaire avait finalement été reportée en raison de l’absence de l’accusé, parti pour un séjour de plusieurs mois en Algérie dont il n’est rentré que peu avant sa nouvelle convocation.
En amont, les associations parties civiles et Ismaël Boudjekada avaient débuté leur confrontation sur le terrain des réseaux sociaux en y échangeant quelques messages, accusations et insultes. C’est donc dans une ambiance relativement tendue, renforcée par la présence dans la salle d’une quinzaine de soutiens de l’accusé, que s’est tenue cette nouvelle audience.
Les rappels à l’ordre du président
Le président Hugo Georges a ainsi été contraint d’intervenir à maintes reprises. Face à l’accusé, tout d’abord, qui s’adressait directement, parfois de façon véhémente, aux parties civiles l’interrogeant, alors que l’usage veut qu’il réponde au président. À plusieurs reprises, le président a dû l’inviter « à choisir [ses] termes pour la sérénité des débats » et à ne s’adresser qu’à lui.
Les parties civiles ont également été à plusieurs reprises rappelées à l’ordre pour leur virulence et leurs interruptions des réponses d’Ismaël Boudjekada. « Je vous appelle vous et l’ensemble des parties à la plus grande mesure dans les propos employés », a encore rappelé le président.
Le public, enfin, en grande partie acquis à la cause de l’accusé, avait du mal à cacher son agacement à l’écoute de certaines questions ou remarques des parties civiles. Des exclamations, des murmures de mécontentement ou des protestations qui ont amené le président à menacer à plusieurs reprises de faire évacuer la salle.
Confronté à ses déclarations, Ismaël Boudjekada a expliqué qu’elles s’inscrivaient dans le cadre plus large de son travail sur les réseaux sociaux, même s’il réfute la qualification « d’influenceur ». « J’ai construit cette communauté sur une réaction à l’actualité et avec un langage qui m’est propre », a-t-il expliqué.
Est-ce qu’on peut être terroriste et résistant ? oui.
La phrase qui lui est reprochée est ainsi tirée d’une vidéo qui, elle-même, s’inscrit dans un ensemble de contenus. Pas question, pourtant, de la renier. « Je pourrais regretter, expliquer que j’ai depuis réalisé quelque chose, mais ça serait irrespectueux » pour sa communauté, a poursuivi l’élu municipal.
« Est-ce que ce qu’il s’est passé est dramatique ? oui, a-t-il précisé. Qui va se réjouir de la mort d’innocents ? » Mais, concernant la phrase qui lui est reprochée, « il y a juste à ouvrir un dictionnaire. Sémantiquement parlant, est-ce que le Hamas résiste ? oui ». « Et est-ce qu’on peut être terroriste et résistant ? oui. »
Pour Ismaël Boudjekada, les poursuites qui le visent ont pour origine « une circulaire, celle de Dupond-Moretti, qui est venue criminaliser tout soutien à la cause palestinienne », a-t-il accusé en référence à une circulaire diffusée par le ministère de la justice peu après l’attaque du Hamas demandant aux parquets de poursuivre pour apologie les « propos vantant les attaques, en les présentant comme une légitime résistance à Israël ».
Interrogé par Me Avner Doukhan, l’un des deux avocats de l’OJE, sur l’analyse qu’il portait sur le Hamas et notamment sur la différence entre sa branche armée et sa branche politique, Ismaël Boudjekada a ainsi estimé de cette dernière : « Ce n’est pas une organisation terroriste au sens où vous l’entendez chez vous. » « C’est où chez moi ? », a rétorqué l’avocat à l’élu qui s’est justifié en invoquant un « vous » de « vouvoiement ».
« Ça fait plus de quinze ans que je m’intéresse à la cause palestinienne », a insisté Ismaël Boudjekada en s’inscrivant dans la lignée de Stéphane Hessel, grand militant de la cause palestinienne.
L’élu a également cité au tribunal la déclaration du général de Gaulle faite le 27 novembre 1967 alors qu’il était interrogé sur les conséquences de la guerre des Six Jours, remportée au mois de juin de la même année par l’État hébreu. Celui-ci « organise, sur les territoires qu’il a pris, l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions, et il s’y manifeste contre lui une résistance, qu’à son tour, il qualifie de terrorisme », déclarait alors le général de Gaulle.
Moi, je suis Ismaël Boudjekada, pas Ismaël Haniyeh.
Les questions des avocats des parties civiles ont été l’occasion de plusieurs échanges parfois vifs avec l’accusé, notamment lorsque Me Avner Doukhan a rappelé que la charte du Hamas prônait le « djihad contre l’invasion sioniste ». « Je ne suis pas théologien . Cela n’a rien à voir avec moi », a balayé Ismaël Boudjekada. « Hamas, cela veut dire “Mouvement de résistance islamique”. C’est comme le Port-Salut, c’est écrit dessus ! », a-t-il ironisé.
L’avocat de l’OJE l’a ensuite interrogé sur des propos du chef du Hamas, Ismaël Haniyeh, qualifiant le 7 octobre de « jour glorieux » durant lequel son organisation a réussi à frapper « au cœur » « l’entité sioniste ».
« On découvre la propagande de guerre », a moqué en réponse Ismaël Boudjekada, avant d’ajouter : « On est là pour juger mes propos, pas ceux des autres. Moi, je suis Ismaël Boudjekada, pas Ismaël Haniyeh. »
Plusieurs avocats des parties ont par ailleurs souligné que l’accusé n’avait pas utilisé, durant toute l’audience, les termes d’Israël ou d’État israélien, mais uniquement celui d’« entité sioniste ». « Je fais la différence entre les sionistes pacifiques et les sionistes extrémistes du Likoud », s’est-il justifié.
Ismaël Boudjekada a pour sa part accusé les associations parties civiles d’être elles-mêmes le « terreau de l’antisémitisme ». « On se rend compte que certaines prises de position sont instrumentalisées par les associations qui cherchent à faire croire que certains avis sur le 7 octobre sont basés sur la haine des juifs », a-t-il accusé. « Toute critique, toute tentative de nuance sur ce qu’il s’est passé le 7 octobre est interdite. »
Lorsque l’on utilise le terme de “résistance”, bien sûr que l’on présente les faits sous un jour favorable.
« Il ne peut y avoir la moindre tentative d’explication et de contextualisation. Le terrorisme est une horreur et ça s’arrête là ! », a répliqué Me Aude Weill-Raynal, l’une des deux avocat·es d’Avocats sans frontières. Elle a par ailleurs dénoncé « une inversion diabolique où les victimes sont transformées en bourreaux. Et où les associations sont tenues responsables de l’antisémitisme ».
« On a le droit de se montrer critique vis-à-vis du gouvernement israélien », a insisté Me Ilanit Chiche, seconde avocate de l’OJE, qui réclame 15 000 de dommages-intérêts. « Mais lorsque l’on utilise le terme de “résistance”, bien sûr que l’on présente les faits sous un jour favorable. Il n’y a pas de doute ici », a-t-elle poursuivi en pointant que, le 9 octobre, lorsque l’accusé publie ses messages, « toutes les vidéos des exactions du Hamas sont disponibles en ligne ».
Dernier représentant des parties civiles à prendre la parole, l’avocat du BNVCA, Me Franck Serfati, a soutenu que cette affaire relevait du « phénomène du wokisme » qu’il a défini comme une « inversion des valeurs ». « Le beau devient le laid et le juste devient l’inique », a tenté l’avocat avant d’invoquer Platon, puis d’affirmer : « Nous n’avons pas le même paradigme que l’on veut nous faire gober outre-Atlantique. »
« Je pense que cet individu est un pervers », a jeté Me Serfati, pointant du doigt avec véhémence Ismaël Boudjekada contre lequel il a réclamé, sortant de ses prérogatives pour empiéter sur celles du ministère public, « une sanction de prison, en partie ferme ».
« Les attentats du 7 octobre sont des actes terroristes que monsieur Boudjekada présente sous un jour favorable », a de son côté assuré la procureure. « Résistance est un terme laudatif, a-t-elle souligné. Et, ce faisant, il valorise les actes du Hamas. » « Il a d’ailleurs passé l’audience à les justifier », a encore pointé la représentante du ministère public en reprenant les propos de l’accusé visant à contextualiser les attaques en affirmant : « Ce n’est pas tombé du ciel » ou « ce n’est qu’un événement dans une longue liste d’événements ».
Elle a requis une peine de douze mois de prison avec sursis accompagnée d’une privation du droit d’éligibilité de cinq ans.
Que vivent les Palestiniens si ce n’est la terreur ?
« Vous avez des parties civiles qui refusent de comprendre les explications de monsieur Boudjekada et vous avez un ministère public qui n’a rien compris », a contre-attaqué dans sa plaidoirie l’avocat d’Ismaël Boudjekada, Me Nabil El Ouchikli.
« Si vous considérez que les attaques du Hamas du 7 octobre sont des actes de terrorisme, comment qualifiez-vous les attaques et les massacres commis par l’armée israélienne depuis ?, a-t-il poursuivi. Que vivent les Palestiniens si ce n’est la terreur ? Et la terreur, c’est un euphémisme. »
« Le droit international consacre le droit à la résistance, même avec les armes », a encore rappelé Me El Ouchikli en citant la résolution du 12 décembre 1970 des Nations unies affirmant « le droit inhérent des peuples coloniaux de lutter, par tous les moyens nécessaires dont ils peuvent disposer, contre les puissances coloniales qui répriment leur aspiration à la liberté et à l’indépendance ».
« Le Hamas est une organisation politique située dans un endroit colonisé et qui donc a le droit à la résistance, même armée », a ajouté l’avocat avant de préciser que « cela ne veut pas dire que l’on glorifie ». En tout cas, son client, assure-t-il, « ne l’a pas justifié. Il ne l’a pas glorifié. Il l’a expliqué historiquement ».
Le tribunal de Nanterre rendra sa décision le jeudi 20 juin.
CDCL : Un Bouclier pour nos Élus
L’Association CDCL (Carrefour des Collectivités Locales) s’élève comme un rempart essentiel face aux défis que rencontrent nos élus locaux. Fondée en 1998, cette organisation a élargi son rôle initial pour devenir un soutien inestimable, particulièrement dans le contexte actuel d’agressions envers nos représentants locaux.
CDCL va au-delà de la simple valorisation du patrimoine et de la formation des élus. L’association a mis en place un dispositif de protection dynamique, comprenant des formations spécialisées, des ressources juridiques, et une assistance réactive en cas d’agression.
Reconnue au titre de la LOI n° 2023-23 du 24 janvier 2023, CDCL a le pouvoir de se constituer partie civile pour soutenir pleinement, au pénal, les élus locaux victimes d’agression. Cela renforce son engagement envers la sécurité de ceux qui dédient leur vie au service de la communauté.
Engagez-vous avec CDCL
Pour en savoir plus sur les actions de CDCL et sur la manière dont cette association contribue à protéger nos élus, nous vous encourageons à visiter leur site web.
Source de l’article : Source
