Drogue : les élus locaux « démunis et inquiets » face au « tsunami blanc » qui submerge villes et campagnes

La drogue, et notamment la cocaïne, s’est enracinée jusque dans nos campagnes. Les élus locaux, en première ligne face à la violence, aux problèmes de sécurité et de santé publique engendrés par les trafics, se sentent souvent très démunis.

« Aujourd’hui en campagne, il est plus facile de trouver un dealer qu’un docteur ». Cette phrase choc a été prononcée par le colonel de gendarmerie François Devigny, lors d’une table ronde sur le narcotrafic au dernier Congrès des maires, en novembre à Paris. Même en plein désert médical, dans un village isolé, il suffit en effet de trente minutes à quelques heures pour se faire livrer de la drogue. Le « tsunami blanc » qui déferle sur la France, comme l’a reconnu le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, n’épargne plus aucun territoire : huit communes sur dix sont touchées par la drogue, a révélé en septembre un rapport de la Cour des comptes. En 2016, elles étaient 54 %.

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Face à ce phénomène, les maires sont en première ligne, et se sentent souvent impuissants. Comment ont-ils vu la cocaïne arriver dans leurs communes ? Quelles conséquences pour les habitants ? Comment peuvent-ils agir ?

« Je me suis rendu sur le point de deal, immédiatement, ça a été très violent »

« Vous savez, en Bretagne, gérer les problèmes d’addiction à l’alcool, au cannabis, on savait faire », ironise Jean-Paul Vermot, le maire de Morlaix, dans le Finistère. Mais depuis quelques années, la ville de 15.000 habitants, classée station de tourisme, a vu la cocaïne débarquer sur son sol. Elle est même devenue le symbole des villes moyennes gagnées par la drogue, après le témoignage de l’édile au dernier Congrès des maires de France. La ville a même fait l’objet d’un article du New York Times en janvier. C’est en 2021, après le confinement, que Jean-Paul Vermot a vu arriver le premier point de deal de cocaïne. « Des habitants m’ont alerté sur des allées et venues suspectes de scooters dans un parc public ». Le maire se rend sur place. Ce qui le frappe à l’époque, c’est le niveau de violence des dealers. « Immédiatement, j’ai eu affaire à un excès de violence verbale avec des menaces de mort, ça a été très violent. »  Un comportement lié, pour lui, à la consommation de cocaïne des très jeunes qui tiennent les points de deal, âgés de 13 à 14 ans pour certains. « On a affaire à des gens sous cocaïne, dont l’attitude est immédiatement beaucoup plus énervée. On a un degré de confrontation et de violence qui est étonnant, saisissant », raconte-t-il.

Jean-Paul Vermot, le maire de Morlaix, lors du Congères des maires en novembre dernier.
Jean-Paul Vermot, le maire de Morlaix, lors du Congères des maires en novembre dernier. © AFPDaniel Perron/Hans Lucas

À mesure que le prix de la cocaïne a baissé, elle est devenue plus accessible, et s’est étendue sur tout le territoire. « Selon une logique commerciale de business pur, les distributeurs qui étaient dans les grandes villes comme Marseille ou Grenoble ont cherché toujours plus de clients, donc ils ont voulu étendre leur territoire, de plus en plus loin », explique à « ici » Didier Poulhazan, policier et chargé de mission sécurité et prévention de la délinquance à l’AMF, l’Association des maires de France. « Ils ont un tissage de leur réseau en toile d’araignée, autour des métropoles ».

Sur la carte des mis en cause pour trafic de drogue réalisée par « ici », on constate en effet que les départements ruraux autour de Marseille ou Grenoble voient une progression très forte entre 2018 et 2024.

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Même dans des départements éloignés des grandes métropoles, la cocaïne s’enracine. « Avec l’ubérisation des livraisons, apparue lors du Covid, il est devenu très simple de se faire livrer de la cocaïne dans un village isolé, confirme à « ici » Marie-Laure Pezant, porte-parole de la gendarmerie. D’autant que les dealers attirent la clientèle avec des réductions, cartes de fidélité ou autres cadeaux sur les réseaux sociaux. Résultat, aujourd’hui, 30 à 40% des consommateurs se font livrer leur cocaïne à domicile.

Une consommation qui touche tous les métiers

Alors que la demande a explosé, le profil des consommateurs de cocaïne s’est diversifié. Sur les points de deal de sa ville, Jean-Paul Vermot a vu toutes les professions défiler : « Marginaux, étudiants, chefs d’entreprises, artisans, fonctionnaires, ou même professions de la santé », énumère-t-il. Une consommation qui répond notamment, selon lui, à un monde du travail de plus en plus dur : « On a des consommateurs qui prennent des produits stupéfiants pour ‘faire face’, pour tenir physiquement et psychologiquement au travail ». « Hôtellerie, restauration, bâtiment, travaux publics, chauffeurs routiers, marins-pêcheurs, intermittents du spectacle … ça touche tous ceux qui doivent ‘tenir’ et qui ont des horaires compliqués, une charge de travail lourde », abonde Le sénateur Jérôme Durain, co-auteur du rapport sénatorial sur le narcotrafic en France publié en mai dernier.

La cocaïne « peut toucher des métiers qui demandent une certaine cadence, des métiers avec des horaires étendus ou de nuit », développe Marie-Laure Pezant, la porte-parole de la Gendarmerie nationale.

La guerre des territoires s’invite dans des villes auparavant épargnées

Avec les points de deal, la guerre des territoires s’est aussi invitée dans les petites villes. Jean-Paul Vermot reste marqué par le meurtre de deux jeunes dealers en 2021 dans les communes de Taulé, 2.800 habitants, et de Carantec, 3.200 habitants, tout près de Morlaix. Des coups de feu ont aussi été tirés dans sa ville en novembre dernier. Les règlements de comptes parfois mortels ont récemment marqué les villes de Valence ou Rennes, mais aussi de DijonBesançonPoitiers ou la commune de Saint-Péray, en Adèche.  Des points de deal ont été démantelés à Vesoul ou Niort, alors que des saisies importantes ont eu lieu à Cherbourg ou à Coutances, dans la Manche.

A Taulé, commune de 2.800 habitants près de Morlaix, deux mineurs de 14 ans ont été arrêtés en novembre lors d'une opération "anti-stups", après des coups de feu.
A Taulé, commune de 2.800 habitants près de Morlaix, deux mineurs de 14 ans ont été arrêtés en novembre lors d’une opération « anti-stups », après des coups de feu. © MaxpppSARAH HUMBERT

« Dans des grandes villes de l’Ouest comme à Rennes, plutôt épargnée il y a quelques années, j’ai vu des adjoints municipaux à la sécurité dire que le narcotrafic, c’est désormais 80 % de leur activité », explique le sénateur Jérôme Durain. Face à ces phénomènes nouveaux, les maires se sentent très démunis et inquiets, » confie-t-il.

Dans certains quartiers de Rennes, les infractions liées aux stupéfiants ont explosé ces dernières années.
Dans certains quartiers de Rennes, les infractions liées aux stupéfiants ont explosé ces dernières années. © Radio FranceMathieu Pattier

« J’achète la paix sociale »

Partout, des maires avouent même ne pas pouvoir lutter. « Vers Clermont-Ferrand, il n’y a pas longtemps, une maire disait : ‘Moi, j’ai renoncé, je n’y arrive pas’ », raconte Jérôme Durain. « Elle m’a dit ‘Je voulais commencer à essayer de démanteler le point de deal, mais parce que c’est risqué, parce que je ne sais pas comment faire, je laisse tomber, et donc j’achète la paix sociale. »

Les maires sont « en attente de solutions qui ne viennent pas assez vite », confie-t-il. La proposition de loi sur le narcotrafic, en cours de discussion à l’Assemblée nationale, « est plébiscitée au niveau local parce que tout le monde se rend compte qu’il faut faire plus, et qu’on ne peut pas laisser les élus locaux seuls en première ligne. »

Didier Poulhazan, de l’AMF, décrypte : « Le maire est vraiment confronté à une sorte de hiatus, puisque d’un côté il n’a pas forcément des prérogatives régaliennes de répression, mais de l’autre il est sommé d’agir par sa population. Ça peut être très difficile à vivre pour lui, si on ne l’insère pas dans le dispositif répressif. »

Certains maires n’osent pas non plus en parler, de peur de véhiculer une mauvaise image de leur ville. Si le maire de Morlaix assume « avoir voulu faire tomber un verrou », ce n’est pas le cas de nombre de ses confrères. « J’ai bien vu que dans le monde des élus, il Il y avait des réticences à jeter une lumière crue sur le phénomène auquel on était confronté. Mais nous y sommes tous confrontés, osons l’affronter, et il faut l’affronter avec des moyens spécifiques de la police et de la justice », juge-t-il.

La prévention, un outil indispensable

Pour Jean-Paul Vermot, « traiter ce problème de santé publique » passe aussi par la prévention. Lui a remué ciel et terre pour recruter une éducatrice de rue, « pour tenter, autant que faire se peut, d’éviter à certains de nos jeunes d’être attirés par le narcotrafic, et les inciter à continuer l’école. On a découvert des situations de précarité qui touchent de très jeunes, qu’on a pu accompagner en termes de santé, de parcours scolaire, justement pour éviter qu’à un moment ils puissent faire le choix du revenu tiré du narcotrafic », retrace-t-il.

« Les jeunes peuvent avoir une image idéalisée des trafiquants, vue dans les séries ou les films. Il faut leur rappeler que les dealers s’exposent à un niveau de violence très élevé, voire à la mort », rappelle Marie-Laure Pezant. Elle met en avant les actions de prévention menées par les policiers et les gendarmes, « sur l’ensemble des départements », dans les établissements scolaires. Pour éloigner les jeunes de la tentation du trafic, « il faut aussi aménager des zones pour que la jeunesse puisse avoir un cadre de vie stimulant », affirme-t-elle.

À Morlaix, grâce aux actions mises en place par tous les acteurs qui ont travaillé sur le narcotrafic, les points de deal ont disparu de la ville. « Mais je ne me fais aucune illusion, je ne suis pas naïf, ce trafic s’est reporté sur les réseaux sociaux », confie Jean-Paul Vermot.

A Morlaix, deux points de deal ont été démantelés.
A Morlaix, deux points de deal ont été démantelés. © Radio FranceNicolas Olivier
Le service Drogues Infos service est joignable de 8h à 21h, 7 jours sur 7.
Le service Drogues Infos service est joignable de 8h à 21h, 7 jours sur 7.Santé publique France

Protéger nos Élus avec CDCL

Dans le contexte actuel marqué par des agressions envers nos élus locaux, l’Association CDCL (Carrefour des Collectivités Locales) se positionne en rempart essentiel pour assurer la sécurité et le bien-être de ceux qui œuvrent pour notre communauté.

Créée en 1998, CDCL a évolué au-delà de sa mission initiale de soutien aux petites municipalités pour devenir un acteur central dans la protection des élus. Son engagement ne se limite pas uniquement à la valorisation du patrimoine et à la formation des élus, mais s’étend également à la mise en place d’un dispositif de protection complet, répondant aux défis actuels.

Sous la direction éclairée de l’ancien Maire de Linas en Essonne, CDCL a élaboré un dispositif proactif. Celui-ci englobe des formations approfondies, des conseils juridiques spécialisés, et une assistance réactive en cas d’agression. L’association est habilitée au titre de la LOI n° 2023-23 du 24 janvier 2023, lui permettant de se constituer partie civile pour soutenir pleinement, au pénal, une personne investie d’un mandat électif public victime d’agression.

Forte de son enregistrement au Journal Officiel sous le numéro W913008769 et du SIRET 92326341200010, CDCL a son siège au 3 Boulevard de Sébastopol, Étage 6, 75001 Paris. Elle incarne une communauté engagée, dédiée à donner aux élus les moyens de leur mission tout en préservant la spécificité française d’une classe d’élus locaux issue du peuple, apolitique et non professionnelle.

Pour de plus amples informations sur le dispositif de protection des élus et les actions de CDCL, nous vous invitons à consulter leur site web.

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