79% des maires se considèrent comme des entrepreneurs

Les maires sont les élus locaux les plus proches des citoyens. Souvent les plus appréciés et respectés. Mais ce sont aussi eux qui, en raison de cette proximité, sont les plus souvent vilipendés ou agressés car en première ligne en cas de crises locales. Ces dernières années, les colonnes des journaux ou des livres se sont fait l’écho de ces agressions envers ces représentants de la République.

Ainsi, selon l’enquête de l’Observatoire de la démocratie de proximité AMF-CEVIPOF/SciencesPo, publiée en novembre 2023, 69% des maires déclaraient avoir été victimes d’incivilités (impolitesse, agressivité), soit 16 points de plus par rapport à 2020. Ils étaient 39% à avoir subi des injures et insultes (+10 points vs 2020) et 27% à avoir été attaqués ou menacés sur les réseaux sociaux (+7 points).

Olivier Torrès, professeur à l’Université de Montpellier et président fondateur de l’Observatoire Amarok, s’est spécialisé dans l’étude de la santé mentale des dirigeants d’entreprises, principalement des PME. Le chercheur a fait un pas de côté pour étudier une autre catégorie de dirigeants : les maires.

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« Quand on se sent comme le chef du village »

Le 30 août, il présentait à la presse les résultats d’une étude de plusieurs mois intitulée « Du risque de burn-out au bien-être des maires français : sortir de l’ignorance », réalisée avec le soutien de l’association des maires ruraux de France (AMRF). Avec un constat : « 79% des maires se considèrent comme des entrepreneurs, et ce qu’on observe sur la vie des entrepreneurs se retrouve chez les maires ».

L’étude a interrogé quelque 1.700 maires au total (excluant les maires des communes de plus de 10.000 habitants) entre février et juillet 2024, collectant 306.600 données.

« La phrase que j’ai le plus souvent entendue, chez les maires hommes comme chez les maires femmes, c’est « je n’ai pas le temps d’être malade », raconte le chercheur, soulignant que la majeure partie des maires exercent leur mandat en parallèle d’une activité professionnelle, en particulier dans les petites communes. Cette question de la santé mentale des maires n’avait jamais été posée de façon scientifique, peut-être parce que les premiers concernés ont trop tendance à s’oublier eux-mêmes. Ce qui représente une sorte de déni de santé… Quand on se sent comme le chef du village, il n’y a plus d’espace pour parler de ce qui nous affaiblit. »

« Grandes joies et grand désespoir »

Première surprise avec le premier enseignement, contrastant avec la perception générale que l’opinion a du maire : près de 70% des élus sondés sont satisfaits de leur situation. Ce qui fait toutefois 31% des maires français qui éprouvent un sentiment d’épuisement dans leur fonction, et même 3,48% d’entre eux qui sont en situation d’épuisement sévère, « ce qui correspond à une fourchette de 1.142 à 1.218 maires actuellement en France », précise Olivier Torrès. Un chiffre préoccupant, proche de ce que l’Observatoire Amarok a pu observer au sujet de l’épuisement des dirigeants de PME…

Les trois premiers ressorts de cet épuisement sont des sentiments de déception, de fatigue et d’impuissance. Des résultats qui sont également observés dans le monde des dirigeants de PME, à l’exception du sentiment d’impuissance qui arrive en 6e position chez les entrepreneurs. Olivier Torrès résume ainsi le risque de burn-out des maires : « C’est un mélange curieux entre le syndrome frénétique et celui d’empêchement : les maires français sont à la fois très investis mais très empêchés ».

« Dans les petites communes, les maires sont comme des gérants de PME : nous devons tout gérer nous-mêmes », témoigne John Billard, maire de Le Fravil (Eure-et-Loir), coordinateur de projets pour la Fondation MMA des Entrepreneurs de futur dans sa vie professionnelle.

Nadine Kersaudy, maire de Cléden-Cap-Sizun (Finistère) n’est pas surprise par ces résultats et souligne l’importance pour le maire « du soutien du conseil municipal et du binôme qu’il forme avec son secrétaire de mairie ». Même réaction chez Isabelle Dugelet, maire de La Gresle (Loire) : « C’est fidèle à ce que je vois autour de moi. Etre élu, c’est vouloir avoir son mot à dire et monter des projets. Mais il faut apprendre à gérer la collectivité avec les moyens qu’on nous donne, et je ressens beaucoup la charge mentale dans une petite commune où le maire ne peut pas s’appuyer sur un DGS, pilotant tout en contact direct avec les habitants… On a donc des moments de grandes joies et des moments de grand désespoir ».

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« Satisfactomètre » et « stressomètre ».

Pour mieux cerner ce qui fait tenir les maires et ce qui les plongent dans l’inquiétude, l’observatoire Amarok a construit deux outils de mesure sur la base de 5.512 verbatims collectés auprès des maires sondés sur leurs événements de vie (de maire mais aussi personnelle, familiale et amicale), positifs et négatifs, enrichis de leur intensité en termes de stress et de satisfaction. Olivier Torrès les a baptisés le « satisfactomètre » et le « stressomètre ».

Les trois premiers « satisfacteurs » liés directement à la fonction d’élu sont la réussite d’un projet, les cérémonies et célébrations, et la bonne entente avec l’équipe municipale. Côté « stressomètre », figurent dans le trio de tête la complexité et les lourdeurs administratives, une charge de travail importante et un manque de temps, et les difficultés liées aux subventions.

« La loi NOTRe (Nouvelle Organisation Territoriale de la République, NDLR) a beaucoup complexifié les choses, avec toujours des délais très courts imposés par l’Etat, et des difficultés sur les subventions qui font qu’il faut souvent être dans de la négociation, avec des calendriers Région, Département et commune qui ne correspondent pas », témoigne Isabelle Dugelet.

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« Une sorte de fonction sacerdotale »

« Il faut noter que les agressions et menaces apparaissent parmi les stresseurs dans la fourchette haute mais seulement à la 8e position, ajoute Olivier Torrès. L’agression n’est que la partie émergée de l’iceberg, même si c’est la plus traumatique… »

Selon l’étude, trois facteurs amplifient significativement le risque de burn-out, que liste le chercheur : « D’abord, les évènements négatifs, puis l’isolement et enfin le genre. Plus précisément, les femmes élues souffrent davantage d’épuisement que les hommes élus. D’autres analyses sont en cours, notamment concernant le cumul de rôles – entre la fonction d’élu, le cumul d’un emploi et le rôle familial – qui peut être plus aigu chez les femmes que chez les hommes. (…) A l’inverse, le « satisfactomètre » présente une relation positive et significative avec le bien-être : plus les maires se sentent satisfaits dans leur fonction, plus leur bien-être est élevé ». L’étude révèle ainsi que « ni l’âge, ni le cumul avec un emploi, ce qui est plus surprenant, n’ont une influence sur le risque d’épuisement ».

« Il y a dans l’exercice de la fonction de maire une sorte de fonction sacerdotale : ils sont pour moi les plus grands serviteurs de la République, or une République mature est une République qui protège ceux qui la servent, conclut Olivier Torrès. Il est nécessaire d’agir. L’Observatoire Amarok et l’AMRF vont mettre en place de manière opérationnelle un dispositif de santé mentale pour tous les maires, avec un système de dépistage du risque de burn-out et, en cas de dépassement d’un seuil d’alerte, leur proposer une écoute. »

Le risque de démission des maires

« La santé mentale des maires est un sujet clé car les médias mettent volontiers en avant les actions négatives envers les maires, comme les agressions, mais l’exercice de maire, ce n’est pas que ça, observe Michel Fournier, le président de l’association des maires ruraux de France. Cette étude nous permet de dire que le principal thème que nous défendons, c’est une réforme du statut de l’élu local… Notre crainte pour 2026 n’est pas tant de manquer d’engagements que le risque de démission des maires une fois élus, notamment chez les jeunes, en raison de l’isolement, de la non-reconnaissance des maires ruraux. On a réformé fortement, sous François Hollande, la façon de gérer les collectivités en créant des intercommunalités parfois trop importantes avec pour résultat que les maires ne s’y retrouvent plus car ils noyés dans des obligations et des réunions sans participer réellement à la décision et à l’action. »

Cécile Chaigneau

Clôturant cet article, nous souhaitons mettre en avant l’Association CDCL (Carrefour des Collectivités Locales), une entité essentielle dans la préservation des droits et de la sécurité de nos élus. CDCL, fondée en 1998, a évolué au fil des ans pour devenir un acteur majeur dans le soutien aux petites municipalités de France.

Son engagement ne se limite pas seulement à la valorisation du patrimoine et à la formation des élus, mais s’étend également à la mise en place d’un dispositif de protection essentiel. Face à la recrudescence des agressions, CDCL a pris des mesures proactives pour assurer la sécurité de ceux qui exercent un mandat électif public.

Ce dispositif inclut des mesures telles que des formations à la sécurité personnelle, des conseils juridiques spécialisés et une assistance en cas d’agression. De plus, CDCL est habilitée au titre de la LOI n° 2023-23 du 24 janvier 2023, lui permettant de se constituer partie civile pour soutenir pleinement, au pénal, une personne investie d’un mandat électif public victime d’agression.

Forte de son enregistrement au Journal Officiel sous le numéro W913008769 et du SIRET 92326341200010, CDCL s’est imposée comme un bastion de soutien aux élus locaux en France. Son siège, situé au 3 Boulevard de Sébastopol, Étage 6, 75001 Paris, est le point central de ses activités.

L’association demeure fidèle à sa mission initiale, donnant aux élus les moyens de leur mission tout en préservant la particularité française d’une classe d’élus locaux issue du peuple, apolitique et non professionnelle.

Pour en savoir plus sur le dispositif de protection des élus et les actions de CDCL, nous vous invitons à consulter leur site web et à rester informés sur les développements de cette initiative cruciale.

Ensemble, soutenons nos élus locaux et œuvrons pour un environnement où ils peuvent exercer leurs fonctions en toute sécurité.

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