Qelques jours avant Noël, deux grandes actrices téléphonent Rue de Valois. Des amies de Gérard Depardieu, des femmes qui, comme lui, représentent la France partout dans le monde. Catherine Deneuve et Carole Bouquet veulent parler à la ministre de la Culture, Rima Abdul-Malak. Elles ont beaucoup à dire pour défendre « Gérard », par amitié et parce qu’elles craignent que soit piétinée sa présomption d’innocence. Elles pensent leur camarade, celui avec qui elles ont partagé l’affiche et de longs pans de vie, incapable de violenter une femme. Comme d’autres parmi les fidèles de la star, elles sont persuadées que les images montrées par le magazine Complément d’enquête sont un montage malhonnête. Elles s’inquiètent que lui soit retirée la Légion d’honneur décernée par Jacques Chirac en 1996.
La ministre vient alors de relater sur le plateau de C à vous s’être entretenue avec le général Lecointre, grand chancelier de la Légion d’honneur. Le militaire lui a expliqué avoir lancé une procédure disciplinaire pour décider d’un blâme, d’une suspension ou d’une exclusion de Gérard Depardieu à la suite des propos que le comédien tient dans l’émission de France 2. Interrogée par Anne-Élisabeth Lemoine, Rima Abdul-Malak désigne « des attitudes, des mots d’une violence, d’une brutalité, d’une indignité intolérables » de la part du comédien dans ce reportage en Corée du Nord filmé par Yann Moix et dévoilé par les journalistes du service public.
Une logorrhée obscène, sexiste
Fin 2023, alors que l’acteur est mis en examen pour viols et agressions sexuelles depuis trois ans déjà (accusations qu’il nie formellement), la « crise Depardieu » est à son comble et traverse les frontières. Le Premier ministre québécois a décidé de déchoir le Français de l’Ordre national du Québec. La commune d’Estaimpuis, en Belgique, lui a retiré son titre de citoyen d’honneur décerné en 2013 quand il y résidait. En France, le règlement de la Légion d’honneur stipule que « la distinction peut être retirée en cas de condamnation pénale et lorsque le décoré a commis des actes contraires à l’honneur ou de nature à nuire aux intérêts de la France ». En octobre 2017, Emmanuel Macron s’appuie sur ce texte quand il déclare sur TF1 qu’il a « engagé des démarches » pour retirer sa décoration au producteur américain Harvey Weinstein, qui vient d’être accusé de viols par plusieurs femmes.
Quelles tirades de notre Cyrano provoquent stupeur et indignation, en France comme à l’étranger? Abject florilège : « Les femmes adorent faire du cheval, elles ont le clito qui frotte sur le pommeau de la selle. Elles jouissent énormément, c’est des grosses salopes. » Également : « Vas-y, prends la photo pendant que je touche le cul. Sa petite moule qui doit être bien, bien touffue, bien poilue… Elle sent déjà la jument. » Ce qui choque le plus est cette phrase lancée lors d’une visite dans un haras, où devant lui trotte, notamment, une fillette : « Si jamais il galope, elle jouit! C’est bien ma fifille, continue! Tu vois, elle se gratte là. » Une logorrhée obscène, injurieuse, sexiste, d’un homme qui semble incontrôlable.

Lors de la manifestation de la journée internationale de la femme, de nombreuses pancartes dénonçaient Gérard Depardieu. (Crédits : LTD/Telmo Pinto / SOPA Images via Reuters)
Tentant de faire retomber la pression et d’atténuer l’angoisse du clan Depardieu,la ministre de la Culture rappelle qu’il ne s’agit pas de morale, que ces déclarations viles et insultantes peuvent être considérées comme du harcèlement pénalement répréhensible, que l’acteur pourra se défendre avec son avocat dans la procédure lancée par la Légion d’honneur, comme devant les tribunaux. Cela ne suffit pas à calmer ceux qui s’entêtent à vouloir sauver le soldat Depardieu.
C’est maintenant au palais de l’Élysée que le téléphone sonne. Emmanuel Macron s’entretient avec le truculent et désormais déchu « symbole national ». Brigitte Macron, elle, échange régulièrement avec son ancienne compagne Carole Bouquet ; les deux femmes se connaissent et s’apprécient. On pense aux paroles malicieuses de la grande Barbara. Ironie du sort, Depardieu connaissait bien celle qui chantait : « Moi qui suis femme de président / J’en ai pas moins d’cœur pour autant / De voir tomber des têtes / À la fin, ça m’embête / Et mon mari, le président / Qui m’aime bien, qui m’aime tant / Quand j’ai le cœur qui flanche / Tripote la balance… » Deux jours plus tard, Emmanuel Macron décide de peser dans la balance.
Sur France 5, lors d’une émission tournée à l’Élysée, il prend la défense de Depardieu, se dit « un grand admirateur », salue le « génie » de celui qui « rend fière la France ». Il dénonce « une chasse à l’homme », ajoute qu’il y a des « emballements sur des propos tenus » et précise : « Est-ce que je vais commencer à retirer la Légion d’honneur à des artistes ou des responsables quand ils disent des choses qui me choquent ? La réponse est non. » Les défenseurs du « paria » exultent, et Depardieu devient un objet politique. De nombreux élus de gauche s’indignent, Olivier Faure, Sandrine Rousseau, Laurence Rossignol, Clémentine Autain, Manuel Bompard et l’ancien président François Hollande. Le RN Jean-Philippe Tanguy s’offusque du « manque d’empathie pour les victimes ». François Bayrou conteste qu’il « rend[e] fière la France » et dit n’avoir « aucune indulgence » pour l’acteur, à contre-courant du chef de l’État, dont il est un proche. Le porte-parole du gouvernement Olivier Véran se dit « choqué » des mots de Depardieu.
La contre-attaque anti-MeToo
S’organise simultanément une contreattaque dans des journaux et sur des antennes défavorables au mouvement MeToo, qualifiés de droite, voire d’extrême droite, propriétés du conservateur catholique Vincent Bolloré, désireux de donner la parole à la défense de celui que Pascal Praud considère « jeté aux chiens ». Le réalisateur Yann Moix a ouvert le bal dans Le Journal du Dimanche. Interviewé par le directeur de la rédaction, Geoffroy Lejeune (venu de Valeurs actuelles), Moix assure que les images mises en cause sont « décontextualisées » et qu’elles lui ont été dérobées « dans le but de faire un documentaire à charge ». La fille du géant, la comédienne Julie Depardieu, prend la parole sur CNews et dénonce, comme Emmanuel Macron, « une chasse à l’homme ». L’avocat de Gérard Depardieu se rend sur le plateau de Cyril Hanouna pour dénoncer une manipulation et affirmer, sans rire, que son célèbre client joue un personnage devant la caméra de Yann Moix pour « une œuvre de fiction ».
Une tribune sort dans Le Figaro signée par une cinquantaine de personnalités, dont Bertrand Blier, Nathalie Baye, Benoît Poelvoorde, Carla Bruni, Jean-Marie Rouart, contre « le lynchage qui s’abat » sur « le plus grand des acteurs ». Certains retirent finalement leurs noms (Charles Berling, Nadine Trintignant, Carole Bouquet, notamment) quand est révélé que l’organisateur de cette mobilisation, Yannis Ezziadi, est un proche d’Éric Zemmour éditorialiste au magazine Causeur.
« La droite et l’extrême droite refusent d’épingler le nom Depardieu alors qu’ils prennent fort la parole dès que le crime est commis par une personne étrangère, affirme la députée écologiste Sandrine Rousseau. Ils organisent une disculpation médiatique pour mettre le doute. C’est une technique classique qu’ont utilisée l’industrie du tabac ou Trump lors des élections. » Des « contre-tribunes », signées de milliers de célébrités et citoyens lambda, sont publiées, dans des journaux de gauche cette fois-ci. Une lettre au président de la République dans Le Monde, une « Adresse au vieux monde » sur Mediapart, et dans Libération 150 personnes de la culture (Muriel Robin, Thomas Jolly, Swann Arlaud…) déclarent : « L’art n’est pas un totem d’impunité. »
Le clivage politique atteint son paroxysme, et l’opinion publique se divise. Des rassemblements ont lieu partout en France, menés par des collectifs féministes. Depardieu, injustement honni et victime d’un acharnement militant selon certains, est un boulet que traînent l’Élysée et son locataire, accusé d’oublier la lutte contre les violences sexuelles dont il a fait l’une de ses grandes causes.

Emmanuel Macron lors d’une émission sur France 5, « Moi je suis un grand admirateur de Gérard Depardieu. » (Crédit : LTD/Capture TV France 5)
Seulement 22% d’opinions favorables
Dans un sondage Cluster17 – Le Point, 61 % des sondés estiment qu’Emmanuel Macron a tort de considérer que Gérard Depardieu « rend fière la France » et est victime d’« une chasse à l’homme ». Dans une enquête Elabe-BFMTV, 50 % des Français jugent qu’il a trop soutenu l’artiste. Seuls 22 % ont une opinion favorable et estiment que ses propos étaient équilibrés. La défense du monstre sacré coûte cher, et pour ne pas plomber davantage sa popularité le chef de l’État doit rétropédaler, « éviter les malentendus », dit-on aujourd’hui à l’Élysée, dans une conférence de presse, puis pour le magazine Elle.
Ce n’est pas la première fois que Gérard Depardieu embarrasse au sommet de l’État. En 2012, celui qui est l’un des acteurs les mieux payés annonce, après l’élection de François Hollande, quitter la France pour échapper à la fiscalité du président socialiste et se domicilier en Belgique. Vladimir Poutine, que Depardieu connaît – il s’est rendu plusieurs fois à Moscou, à Sotchi, en Biélorussie, dans le Caucase et en Tchétchénie (où il dîne avec Ramzan Kadyrov) – lui fait délivrer un passeport russe.
Ces accointances avec des dignitaires peu fréquentables ponctuent la vie de Depardieu. Il y eut Fidel Castro à Cuba ou encore un candidat nationaliste slovaque. Devenu citoyen russe, lors de mondanités organisées par l’un des durs du régime, le réalisateur Nikita Mikhalkov, il lance, raconte Le Monde, au sujet des dissidentes emprisonnées du groupe Pussy Riot : « Vous avez vu leur gueule […]? », décidément aimable avec la gent féminine… Il déclare en 2013 : « Ceux qui disent du mal du président Poutine ne sont jamais sortis de chez eux! »
Et continue sa tournée des dictatures, en Mordovie et en Azerbaïdjan. En 2018, c’est pour l’anniversaire du régime des Kim qu’il se rend en Corée du Nord avec Yann Moix et sa caméra. « Au-delà des propos tenus, rien que cette visite est une honte, pour lui et pour la France », glisse un ancien ministre d’Emmanuel Macron. En 2022, l’acteur, agent provocateur de la diplomatie, nuance et dénonce « les folles dérives inacceptables » de Poutine.
Alors que la justice vient d’ordonner une expertise des images de Complément d’enquête afin de déterminer si elles ont été manipulées, la grande chancellerie de la Légion d’honneur refuse de révéler si elle a sanctionné ou non son si célèbre décoré. « Une décision sera prise au bout des procédures judiciaires », croit savoir un proche du président. Tandis qu’une ministre assure que le cas Depardieu « n’a finalement pas été abordé par le conseil de l’ordre ». Pour l’instant. À titre de comparaison, la décoration de Harvey Weinstein lui avait été retirée après sa condamnation à vingt-trois ans de prison. Gérard Depardieu comparaît ce lundi devant le tribunal correctionnel de Paris pour des agressions sexuelles, après les plaintes de deux femmes. Il risque jusqu’à cinq ans de prison.
Une commission et des enquêtes
Ce 22 octobre, Sandrine Rousseau a été élue présidente de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les violences dans le cinéma, l’audiovisuel, le spectacle vivant, la mode et la publicité. Immédiatement, l’écologiste a proposé aux 29 élus qui vont travailler avec elle de convoquer le grand chancelier de la Légion d’honneur, le général Lecointre, afin de l’interroger sur la procédure lancée en 2023 sur la décoration de Gérard Depardieu. « C’est symbolique et un peu éloigné de l’objet de la commission, réagit l’ex-ministre Aurore Bergé (Ensemble pour la République), l’une de ses viceprésidentes. Notre objectif est de prévenir les violences, de demander si des systèmes ont été mis en place pour protéger les auteurs d’abus et mettre en danger des victimes, souvent mineures. » Lors des auditions, qui démarrent le 5 novembre, seront notamment entendus les syndicats et les fédérations professionnelles des secteurs concernés, les responsables d’institutions telles que les Centres nationaux du cinéma (CNC) et de la musique (CNM). « Ceux qui peuvent changer les règles », résume Aurore Bergé.
S’il s’agit de mettre en place des garde-fous et de débusquer des comportements inadaptés qui ont pu favoriser une promiscuité menant à des délits ou des crimes, la commission devra se garder d’empiéter sur le travail de la justice. Les mois qui viennent seront chargés dans les tribunaux sur le volet des VSS (violences sexuelles et sexistes) dans le monde de la culture. Hormis les procédures qui concernent Gérard Depardieu, d’autres sont en cours. Condamné en première instance, le réalisateur Nicolas Bedos a fait appel et devrait donc être de nouveau jugé pour agressions sexuelles. En novembre, c’est l’animateur Jean-Marc Morandini qui passera devant les juges, en appel, pour « corruption de mineurs ». En décembre, le réalisateur Christophe Ruggia doit comparaître pour agressions sexuelles aggravées sur l’actrice Adèle Haenel. L’humoriste Ary Abittan, qui avait obtenu un non-lieu, pourrait lui aussi être de retour au tribunal, la femme qui l’accuse de viol ayant fait appel. Après des années d’omerta, le MeToo français semble indéniablement s’accélérer.
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Clôturant cet article, nous souhaitons mettre en avant l’Association CDCL (Carrefour des Collectivités Locales), une entité essentielle dans la préservation des droits et de la sécurité de nos élus. CDCL, fondée en 1998, a évolué au fil des ans pour devenir un acteur majeur dans le soutien aux petites municipalités de France.
Son engagement ne se limite pas seulement à la valorisation du patrimoine et à la formation des élus, mais s’étend également à la mise en place d’un dispositif de protection essentiel. Face à la recrudescence des agressions, CDCL a pris des mesures proactives pour assurer la sécurité de ceux qui exercent un mandat électif public.
Ce dispositif inclut des mesures telles que des formations à la sécurité personnelle, des conseils juridiques spécialisés et une assistance en cas d’agression. De plus, CDCL est habilitée au titre de la LOI n° 2023-23 du 24 janvier 2023, lui permettant de se constituer partie civile pour soutenir pleinement, au pénal, une personne investie d’un mandat électif public victime d’agression.
Forte de son enregistrement au Journal Officiel sous le numéro W913008769 et du SIRET 92326341200010, CDCL s’est imposée comme un bastion de soutien aux élus locaux en France. Son siège, situé au 3 Boulevard de Sébastopol, Étage 6, 75001 Paris, est le point central de ses activités.
L’association demeure fidèle à sa mission initiale, donnant aux élus les moyens de leur mission tout en préservant la particularité française d’une classe d’élus locaux issue du peuple, apolitique et non professionnelle.
Pour en savoir plus sur le dispositif de protection des élus et les actions de CDCL, nous vous invitons à consulter leur site web et à rester informés sur les développements de cette initiative cruciale.
Ensemble, soutenons nos élus locaux et œuvrons pour un environnement où ils peuvent exercer leurs fonctions en toute sécurité.
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